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Lieux communs : « analyse »

Écrit le 13 janvier 2008 par Jiceo

Les mots, les tournures du langage sont ambivalents, bien plus qu’on ne le perçoit parce qu’ils sont chargés de sens. Ou, plus exactement, ils sont saturés de sens. En deçà du sens commun par lequel ils servent d’échange, ils recèlent une bonne dose de présupposés. Cela ne peut être autrement, il faut juste le savoir. Faute de quoi ils ne sont plus que des tics de langage.

« Analyse » voilà un mot devenu quasiment insupportable à mes oreilles. Je n’y entends même plus un mot, juste un son, devenu vide de sens par l’usage inconsidéré qu’en on fait des générations de militants politiques ou syndicaux, d’intellectuels réfugiés derrière les murs protecteurs du savoir universitaire (ac. Quelle est ton analyse camarade? Comme d’autres récitent des chapelets, des militants assidus égrènent la litanie de leurs analyses qui se révèlent à chaque fois identiques à elles-même au cours de réunions interminables.
Ah que le monde serait juste et parfait, et définitivement par surcroît, si toutes les analyses (ou prétendues telles) que j’ai entendues avaient l’effet prétendu, même partiel, sur le monde tel qu’il va. Analyse vient du grec analusis qui signifie décomposition. Et le Robert précise que l’analyse est une «opération intellectuelle consistant à décomposer une œuvre, un texte en ses éléments essentiels, afin d’en saisir les rapports et de donner un schéma de l’ensemble».


Le drame est que les « analyseurs » de génie en restent là. Ils décomposent le monde en éléments et s’en tiennent à cela. Jamais ils ne sentent contraints par la nécessité de re-construire. Or, quand on veut peser sur la marche du monde, comment croire que le travail est fini quand on a simplement donné un nom aux choses ou aux phénomènes. La faiblesse c’est de croire (croire est le mot clé) que le fait de les nommer «problème», ou encore de donner un nom à un problème constitue la solution. Comme si le fait de nommer «exploitation» tel type de relation changeait quoi que ce soit à la vie de quiconque. Comme si le fait de qualifier de «misérable» la situation des uns ou des autres changeait quoi que ce soit à la condition évoquée. « L’analyseur » veut croire que sa parole le rend maître du monde. Il se contente en fait de surfer sur la morale et laisse le monde intact, inchangé. Quand on prétend peser sur la marche du monde, on ne peut se contenter de déconstruire. Il faut bien un jour reconstruire.

Pour ma part j’ai dans la tête deux chaînes qui travaillent simultanément: l’une analyse, décompose et l’autre reconstruit, recompose. Et la première, la chaîne d’analyse est asservie strictement à la chaîne de recomposition. Elle a obligation d’arrêter l’analyse dès lors que la chaîne de recomposition ne sait pas ou plus utiliser les élements a-na-ly-sés. Et lorsque je butte sur un problème pour lequel je sens bien que je n’ai pas de solution je m’impose le silence. Mais je connais des multitudes « d’analyseurs » qui depuis des dizaines d’années découpent le monde en petits morceaux et ne font que cela, jour après jour avec obstination. Et, forts de leurs beaux mots qu’ils ont plaqué avec véhémence sur les maux du monde ils clament qu’il faut changer le monde. Il faut, certes mais qui, comment, dans quelles circonstances, pour faire quoi et aller vers où? Mystère. Ton analyse camarade est une cage en verre.

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