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Penser à la hache… pour sauver le monde
…et finalement se couper les bras (2/3)

Écrit le 29 janvier 2008 par Jiceo

Et si le capitalisme était moins un système doté d’une volonté au service d’une finalité qu’un faisceau d’énergies alimentées à la même source: le génie humain? Ainsi le mot capitalisme est-il surtout une facilité de langage. Un tic de langage, pas partout ni chez tous; mais très prégnant chez les moralisateurs impénitents. «Le Capitalisme» est une généralisation du même ordre que «l’Enfant» devenu singulier dans le discours de pédagogues exaltés. Elle facilite la démonstration (oh, combien) mais dans ce mouvement même s’éloigne des réponses plausibles aux questions qu’elle pose. Le capitalisme existe probablement moins que les capitalistes, sauf à être capable de voir dans le mot « capitalisme » un générique qui regroupe des modalités si différentes selon les époques et les lieux; comme «l’Enfant» existe probablement moins que les enfants, sauf à être capable de voir dans le générique « l’enfant » l’infinie multiplicité des êtres qu’il recèle. Rare.

Et si le capitalisme était moins un système retors que la résultante en un lieu donné et à un moment donné selon des modalités données, la résultante de multiples entreprises humaines imbriquées dans un réseau infini sans commencement et sans fin, et dont les flux se nourrissent mutuellement. La seule loi du capitalisme résulte de sa dynamique propre: il est condamné à se développer sans fin. Il est probable que le mode de production capitaliste demeurera dominant tant que se manifestera la capacité des hommes à mettre en œuvre des ressources nouvelles. Il n’est inscrit nulle part que le capitalisme demeurera le mode d’activité exclusif des hommes jusqu’à la fin des temps. Pour autant nul n’est capable d’augurer les modalités de l’activité humaine dans un siècle, un millénaire. Penser à la hache c’est rejeter le capitalisme tout en s’exemptant soi d’un questionnement poussé; notamment sur sa propre capacité à remplir le vide ainsi créé.

 

  • Il a du malheur dans les pays capitalistes? Oui, mais comment se fait-il qu’il y en ait moins tout de même que dans les pays où le capitalisme est si faible?
  • Il y a du malheur dans les pays émergents soumis à une croissance rapide? Oui mais comment se fait-il que le niveau de vie de ces pays se développe en même temps que le capitalisme?
  • Il y a du malheur dans les pays pauvres où le capitalisme est inexistant ou balbutiant? Mais c’est pourtant vers les pays capitalistes qu’émigrent en masse les jeunes des pays pauvres.

Sous-jacent à ce plaidoyer, l’idée qu’il est contre-productif de rejeter dans le néant un mode d’organisation de l’activité humaine en raison de ses effets pervers, bien réels; car ce faisant il faut s’efforcer d’oublier voire de nier ses effets bénéfiques, bien réels eux aussi. Ce qui revient à présupposer implicitement que le monde pourrait se déployer exclusivement selon des voies bonnes. Ce qui suppose de savoir à l’avance qu’une voie est bonne exclusivement ou mauvaise exclusivement, et donc qu’il suffit de l’éviter pour éviter le mal. Savoir précieux, mais qui disqualifie ipso facto la démocratie, puisque la démocratie consiste en la confrontation des opinions tendues vers la recherche de la décision la mieux adaptée. Toute décision est un pari, mais si on sait d’avance ce qui est bon, la démocratie est caduque puisqu’il n’y a plus de décision à prendre. Il suffit de confier la cité à une armée de robots chargés de mettre en œuvre les solutions au bon moment. La démocratie est le bouillon de culture d’une humanité consciente de son imperfection. Elle n’a plus aucune raison d’être dans une société parfaite.

Équations complexes

Philosophiquement, le boulanger de quartier, l’artisan maçon avec ses trois ouvriers, la PME de la métallurgie avec ses 25 ouvriers, la multinationale de la chimie avec ses 100.000 salariés, les uns et les autres sont au sens premier des capitalistes. Mais quoi de commun entre eux ? Capitaliste= patron exploiteur, et la question est réglée? Bien sûr que non. Si cette équation est vraie elle n’est pas vraie toute seule. Elle ne rend compte que d’une partie du phénomène. La deuxième partie s’écrit: capitaliste= producteur de richesse et de développement. C’est donc un système à deux équations beaucoup plus complexe.

Le capitalisme c’est quoi? La propriété privée des moyens de production? Le capitaliste se définit alors par opposition au prolétaire qui ne dispose pour subvenir à ses besoins que du minimum nécessaire au renouvellement de sa force de travail. Mais la pensée à la hache opère par raccourci (si l’on peut dire). Elle débouche, si on la suit dans son propre raisonnement sur d’autres équations absurdes.

Une des ruses de la raison qui opère dans ce processus tient bêtement au vocabulaire. Le mot prolétaire est associé depuis sa genèse au XIXe siècle, au mot salarié. Et si les deux ont pu être confondus à juste titre à cette époque, dans la mine, dans la manufacture, le raccourci prend parfois aujourd’hui un côté grand-guignolesque. L’équation «salarié= prolétaire» reste à démontrer. Surtout qu’elle est portée aujourd’hui par les syndicalistes de l’armée du salut trotskiste, dont la grande majorité pantoufle à l’abri du statut de la fonction publique qui leur assure gîte et couvert jusqu’au dernier souffle. L’idéologie misérabiliste est pernicieuse. Elle a sclérosé la pensée de gauche. Zola au secours! Ils ont oublié d’où ils viennent. Ils sont aveugles au chemin parcouru en un siècle.

Où commence donc le capitalisme? Au possesseur d’une fortune industrielle ou commerciale? Au chef d’entreprise propriétaire de son affaire? Au possesseur de quelques valeurs mobilières? Au commerçant ou à l’artisan? A moins que le capitalisme ne commence au salarié, même fonctionnaire, qui, étant devenu propriétaire de son habitation principale achète un appartement qu’il met en location. Et lorsqu’il arrive à l’heure de la retraite doté d’un capital immobilier, il est en outre assuré d’une pension jusqu’à la fin de ses jours (rentier), qu’il coulera entre sa résidence principale (sans loyer), la résidence secondaire ou le camping car, les voyages au soleil en basse saison et ce, l’esprit tranquille: l’assurance maladie assure. Comme si les cotisations sociales qui justifient les droits ci-dessus n’étaient pas une forme collective de capitalisation. Même si la justification juridique parle de retraite par répartition, c’est encore une ruse de vocabulaire puisque cette répartition ne prend en compte qu’une partie de l’opération: la distribution. Elle ignore la ressource qui est une forme de capitalisation.

Orthodoxie maladive

La grande faiblesse des discours orthodoxes de gauche sur le capitalisme c’est à partir de quelques caractéristiques du capitalisme tel qu’il est, d’induire qu’il est le fruit d’une volonté délibérée. Le résultat en quelque sorte d’un complot, dorénavant d’ampleur mondiale. Est-ce si sûr? Le capitalisme n’est sans doute que le fruit de la mise en œuvre relativement efficace des désirs humains les plus profonds sur les plans symboliques et matériels. Désir de prestige individuel, de puissance sociale et de bien-être se conjuguent pour faire la gloire du capitalisme. Mais ce sont des désirs foncièrement humains, beaucoup plus partagés que ne font semblant de le croire les idéologues de gauche. Le capitalisme n’est pas le fruit d’une volonté. Il est le fruit imparfait (mais qu’est-ce qui ne l’est pas ?) des désirs humains.

Le capitalisme source unique de la misère sur la terre? Probablement un peu réducteur. Le monde n’est-il constitué que d’ignobles capitalistes dotés de tous les vices, et d’innocentes victimes incapables? Les uns et les autres figés dans leur rôle pour l’éternité. Non, le monde bouge, sans arrêt. Et le propre de nos sociétés capitalistes c’est que l’accès à l’activité capitaliste est libre. Libre mais exigeant.

Passer son temps à fustiger le patronat ne fait pas avancer d’un pouce le bien-être des salariés. La première conséquence de ce discours de rejet c’est de valoriser à un degré inimaginable le rôle social du patronat, de dresser sur un éminent piédestal le chef d’entreprise. Le vouer aux gémonies c’est mettre dans la lumière crue, au centre du tableau, son rôle primordial dans le progrès social; c’est reconnaître son rôle fondamental dans le discours même qui croit récuser sa légitimité. Le rôle social du patronat est valorisé dans le discours même qui le nie. Ensuite il devient intenable d’exiger toujours plus du patron tout en réfutant sa légitimité. C’est réclamer de quelqu’un qu’on habille en « père fouettard » qu’il se comporte en « père-noël ». Intenable. D’abord reconnaître le rôle positif du chef d’entreprise et ensuite seulement lui présenter des exigences à caractère social. Et ensuite seulement condamner dérives et abus. Et à partir de là construire le rôle éminent de l’Etat dans une société équilibrée. Construire sur des fondements. Or, la gauche s’obstine à vouloir construire sur rien; elle refuse les fondations que nécessite sa morale sociale fondée sur la juste répartition des richesses. Voilà son impuissance. Refuser de choisir. (suite)

02/12/2005

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Un commentaire sur “Penser à la hache… pour sauver le monde
…et finalement se couper les bras (2/3)”

  1. Lavaud dit :

    Je pense que seul le capitalisme pourra sauver les hommes – pollutions, démographie… C’est la seule force qui soit quelque peu organisée. C’est aussi son intérêt s’il veut survivre.
    ¿?

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