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Un titre du Monde éclaire le mal français
L’accumulation des rapports rĂ©vèle les limites de l’action politique

Écrit le 2 juillet 2008 par Jiceo

«Un rapport remis en juin alertait le gouvernement sur le centre de rĂ©tention de Vincennes» (1). Voici dans ce titre du Monde.fr (24/06/08), une expression du « mal français », Ă©clatant sous son apparente banalitĂ© d’information brute ; illustration d’une pensĂ©e chĂ©tive qui envahit l’espace public. Pour mettre en relief ce « mal français » Ă©clairons-le sous deux angles distincts. L’un prendra le jeu politique institutionnel traditionnel comme ligne de force, celui qui apparaĂ®t spontanĂ©ment au premier degrĂ©. L’autre suivra son pendant dans ce qu’on appelle parfois la sociĂ©tĂ© civile.

L’essentiel tient d’abord Ă  l’introduction perverse d’un ordre apparent dans le chaos des faits sociaux, par l’isolement artificiel d’un fait (un incendie volontaire dans un centre de rĂ©tention administrative) de tout contexte (politique, social, Ă©conomique, historique…). Le fait brut (implicite dans le titre) est ramenĂ© Ă  une connexion unique avec un autre fait, l’existence d’un rapport remis quelques jours avant l’incendie qui «alertait» le gouvernement sur la tension dans les centres de rĂ©tention. Du coup, les deux faits (l’incendie et le rapport remis au gouvernement) sont coupĂ©s du monde. RĂ©duits Ă  un rapport mutuel exclusif, ils prennent un relief dĂ©mesurĂ©, avec dans l’ombre une insinuation : le caractère volontaire de l’incendie escamotĂ©, le gouvernement Ă©tant alertĂ©, la responsabilitĂ© se devine dans le trou noir (le non-dit) de l’assertion… Rien n’est dit. Tout est suggĂ©rĂ©.

Artifice massif

A ce stade, introduisons un niveau supplĂ©mentaire dans l’artifice. D’abord le fait «centre de rĂ©tention» est isolĂ© de tout contexte politique, social, (etc) hors duquel pourtant il ne peut ĂŞtre pris en considĂ©ration. Ensuite, il prend force parce qu’il est rĂ©duit Ă  une connexion univoque avec «un rapport [qui] avait alertĂ© le gouvernement» en amont du sinistre qui a servi de dĂ©clencheur. Et ici l’artifice devient massif. Le «rapport au gouvernement» est considĂ©rĂ© comme une donnĂ©e objective, en soi ; ce qui est une monstruositĂ© car en pratique il n’a aucune existence propre, hors du contexte qui lui a donnĂ© naissance. Il ne trouve sa valeur intrinsèque que rĂ©introduit dans la masse des milliers de rapports et Ă©tudes qui voient le jour chaque annĂ©e. Il n’a d’existence que relative. Il est un petit rapport noyĂ© dans une plĂ©iade d’autres sur tous les sujets imaginables. Il n’est qu’un rapport de plus qui s’ajoute aux milliers de rapports qui font ployer les Ă©tagères des archives Ă  dĂ©faut de pouvoir rendre un peu plus flexible la sociĂ©tĂ© française. Une fois accomplie cette coupure Ă  l’Ă©gard de tous les Ă©lĂ©ments de rĂ©fĂ©rence, le titre prend une autre dimension. Son sens enfle, acquiert un caractère presque absolu.

Cela posĂ© on voit bien quels sont les limites des rapports, et on voit bien par la mĂŞme occasion Ă  quels usages spĂ©cieux ils peuvent se prĂŞter, de la part d’associations partie prenante dans telle ou telle action, comme de la part de journalistes dont la probitĂ© intellectuelle n’est pas en cause. Ils sont simplement embarquĂ©s dans le mĂŞme flot que tous les autres citoyens, et ne sont pas toujours capables de prendre quelque distance avec les Ă©vènements qu’ils ont pour profession de prĂ©senter; en les mettant en perspective.

La gloire d’un rapport

La gloire d’un rapport est de faire les gros titres une fois, avant l’oubli Ă©ternel. Et tous ne l’atteignent pas. Pour celui-ci c’est fait. Au suivant…

En rĂ©sumĂ© le « mal français » dont le titre du Monde n’est qu’une manifestation, ne consiste pas seulement Ă  accumuler des rapports en continu. Il consiste d’abord Ă  entretenir la perpĂ©tuation de cette production. Certains sujets reviennent de façon chronique (Education nationale, mĂ©decine-santĂ©, retraites, sĂ©curitĂ© publique, politique de la ville, banlieues…) comme si le temps ne faisait rien Ă  l’affaire. Les conclusions se rĂ©pètent et se recoupent de rapport en rapport suggĂ©rant qu’elles restent lettre morte. A croire que ces constructions abstraites jouent finalement un rĂ´le de dĂ©rivatif Ă  l’action politique. RĂ´le dans lequel il serait pervers de se figurer que seuls les politiques y trouvent un intĂ©rĂŞt. Toute la sociĂ©tĂ© s’y retrouve: militants (politiques ou associatifs ou d’ONG), intellectuels, journalistes y puisent matière Ă  exister, chacun Ă  sa manière, mais dans un registre unique: fustiger l’incurie des pouvoirs publics. Le talent français consistant Ă  toujours savoir ce qu’il faut faire… ce que les autres doivent faire.

Mais nul ne s’avise d’imaginer ce que la sociĂ©tĂ©, la nĂ´tre, pourrait faire si au lieu d’aborder les sujets un par un, rapport après rapport, si au lieu de dĂ©plorer les carences dans tel ou tel domaine, annĂ©e après annĂ©e, si on s’efforçait de les apprĂ©hender globalement. Qu’advient-il si on devait cumuler les mesures Ă  mettre en Ĺ“uvre dans l’ensemble des rapports en cours? Eh bien, on est ipso facto d’emblĂ©e Ă  nos propres limites puisqu’on a sous les yeux l’image de la sociĂ©tĂ© vivante, tel qu’elle se prĂ©sente Ă  ce moment-lĂ  de son histoire, avec ses forces et ses faiblesses. C’est-Ă -dire que ces milliers de pages n’ont produit aucune valeur ajoutĂ©e Ă  la vision banale de la sociĂ©tĂ© que chacun peut se faire de sa fenĂŞtre. Chaque proposition produite en conclusion d’un rapport est par dĂ©finition une prioritĂ©. Compilez tous les rapports et vous constaterez que la France est travaillĂ©e par 36000 prioritĂ©s. MĂŞme dieu n’y arriverait pas. Alors le gouvernement? A qui par dessus le marchĂ© on refuse les moyens pour mettre en Ĺ“uvre les mesures que par ailleurs on exige.

Dans la durĂ©e ces constructions intellectuelles, parfaites dans leur abstraction, dĂ©voilent Ă©videmment leur nature chimĂ©rique. Mais le mythe de leur toute puissance est vivace, entretenu avec fougue par tous les activistes mĂ©diatiques puisque c’est leur fond de commerce. Et un fond de commerce ça s’exploite. En cela il est le versant mĂ©diatico-politico-littĂ©raire du fond culturel français qui consiste Ă  croire (croire est le mot clĂ©) que le monde se plie Ă  nos dĂ©crets intellectuels. Et tous ces activistes n’existent que parce qu’ils sont le miroir vivant dans lequel se reconnaissent les Français.  Ils se croient investis d’une mission quasi divine de civilisation du monde. Ils veulent changer le monde, parce qu’ils ne parviennent pas Ă  concevoir que le monde change jour après jour, pas Ă  pas, avec eux ou sans eux. Ils ont donc en quĂŞte d’un modèle parfait, achevĂ©, dĂ©finitif, qu’ils passent leur vie Ă  parachever. Le mythe de l’arche de NoĂ©. On fait table rase et on repart de zĂ©ro. RĂ©fugiĂ©s dans la quĂŞte maladive de la sociĂ©tĂ© idĂ©ale, ils n’imaginent pas que la vie humaine est un chantier permanent, qui se passe de modèle prĂ©Ă©tabli. Le « mal français » consiste Ă  prendre la littĂ©rature pour la vie.

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Digression

L’accumulation des rapports rĂ©vèle paradoxalement les limites de l’action politique


Le titre en question «Un rapport remis en juin alertait le gouvernement sur le centre de rĂ©tention de Vincennes» expose innocemment ce discours trouble de la sociĂ©tĂ© sur elle-mĂŞme, complainte au long cours. Il contient bien une information sur laquelle il s’appuie mais la charge implicitement d’un sens qu’elle ne saurait endosser, sous-produit de l’idĂ©ologie de l’irresponsabilitĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e qui irrigue la sociĂ©tĂ© française; en profondeur. Il se garde bien d’ĂŞtre une accusation sans preuve. Il se contente de suggĂ©rer implicitement. Il insinue que l’incendie du centre de rĂ©tention (1) a pour seule cause et explication l’impĂ©ritie des pouvoirs publics. Non seulement le gouvernement savait («alertait»), mais il avait Ă©tĂ© informĂ© par Ă©crit («rapport») renforçant le sĂ©rieux et le bien fondĂ© supposĂ©s de l’information. Du coup, si on Ă©claire la logique interne de l’expression il saute aux yeux que s’il y a eu incendie c’est la faute au gouvernement. Il connaissait la situation. Le drame est survenu. C’est donc qu’il a laissĂ© faire. Passons rapidement sur les dĂ©lais : «Un rapport remis en juin…» ( le 5 juin est-il prĂ©cisĂ© dans le corps de l’article ) pour dĂ©noncer un Ă©vĂ©nement survenu le 22 juin. On peut disserter Ă  l’infini sur le degrĂ© de rĂ©activitĂ© des pouvoirs publics qu’exigerait ce genre de rapport. Mais sur le fond, s’il suffisait d’un rapport pour rĂ©soudre les problèmes du pays ça se saurait. Dieu assurĂ©ment aurait alors choisi la France pour y implanter le paradis, puisqu’elle dĂ©tient le record mondial du nombre de rapports remis au gouvernement, maintenant que l’Union soviĂ©tique a disparu.

Effet de vérité plausible

Le cĂ´tĂ© pervers c’est que pris isolĂ©ment chaque cas, chaque Ă©vĂ©nement produit un effet de vĂ©ritĂ© plausible. Eh, oui, ça tombe sous le (bon) sens: le gouvernement savait et pourtant il n’a rien fait. Choix dĂ©libĂ©rĂ© susurre l’Ă©noncĂ© en filigrane. Le fait trompeur c’est justement que l’Ă©vĂ©nement est pris isolĂ©ment, comme s’il avait une existence en soi, hors de toute autre considĂ©ration. Le fait trompeur, c’est l’absence de mise en perspective. S’il n’y avait que le problème des centres de rĂ©tention administrative Ă  rĂ©soudre en France, y compris en raison des ressources financières nĂ©cessaires, alors-lĂ  oui, le gouvernement aurait Ă©tĂ© au-dessous de tout. Mais ce problème n’est qu’un des problèmes, politiques, Ă©conomiques, sociaux, parmi une multitude d’autres dans un rĂ©seau dense oĂą tout est interconnectĂ©. Une goutte d’eau dans l’ocĂ©an des vicissitudes de la vie.

Il y a en France des dizaines de milliers de rapports accumulĂ©s dans les archives des ministères, des assemblĂ©es parlementaires, des universitĂ©s et autres laboratoires de recherche, d’organismes publics multiples. Sur tous les sujets imaginables. Un stock mort qui s’accroĂ®t de quelques milliers de nouveautĂ©s chaque annĂ©e. Ayons bien prĂ©sent Ă  l’esprit que chacun de ces rapports avait vocation dans son domaine Ă  Ă©radiquer le mal qu’il mettait en lumière. Mais en vain apparemment puisque de façon rĂ©currente de nombreux sujets continuent de faire l’objet de nouveaux rapports, sans que jamais des solutions se dessinent (en pratique), et sans que s’apaise la faim de rapports, jamais: Education nationale, santĂ© publique, financement des retraites… sont sous ce rapport (si l’on peut dire) d’insatiables gloutons. Et comme on Ă©vite de s’interroger sur le rĂ´le du rapport dans la vie publique en France, craignant de devoir reconnaĂ®tre ce qui pourrait se dĂ©voiler Ă  l’occasion et que l’on suppute fortement, on continue de marcher Ă  cĂ´tĂ© de nos pompes. Ici, comme ailleurs, avec les rapports on fait semblant de chercher des rĂ©ponses Ă  des questions qu’en mĂŞme temps on se refuse Ă  poser dans leur Ă©tendue. S’efforcer de chercher des solutions institutionnelles (politiques) Ă  des problèmes de nature culturelle (reprĂ©sentations non adaptĂ©es au monde tel qu’il va) suffit Ă  les rendre inopĂ©rantes, chroniquement. Et la pratique offre cette suprĂŞme satisfaction que le coupable est toujours tout dĂ©signĂ© a priori. Les hommes politiques Ă©talant leur impuissance (ils n’ont pas su mettre en Ĺ“uvre les conclusions du rapport, ces incapables) exonèrent du mĂŞme coup « monsieur citoyen » de toute responsabilitĂ©, quels que soient l’Ă©nergie et le gĂ©nie que ledit citoyen a mis et met Ă  contrer les rĂ©formes qu’il exige pourtant de ses responsables politiques (si et seulement si rien ne change pour lui). Question subsidiaire: peut-on encore nommer citoyen ce consommateur de services en tous genres qui veut recevoir toujours sans donner jamais?

Bonne conscience troublée

Faire reproche au gouvernement de n’avoir pas Ă©vitĂ© l’incendie d’un centre de rĂ©tention, soit. Maintenant insĂ©rons ce rapport-ci dans le rĂ©seau dense des rapports rĂ©digĂ©s chaque annĂ©e et dont chacun prĂ©conise son lot de mesures Ă  Ă©laborer, de dĂ©cisions Ă  prendre, de financements Ă  trouver. L’arrivĂ©e continue d’immigrants en nombre dans le pays est-il une donnĂ©e isolĂ©e, sans impact sur d’autres domaines? Donnons-nous la peine de nous y arrĂŞter un instant. Quel impact sur les budgets sociaux des communes, sur le financement des prises en charge mĂ©dicales…? Quel impact sur le logement? Est-on assurĂ© que tout va bien dans ce domaine? Ah, mais non. Il y a dĂ©jĂ  des associations lĂ -aussi, comme DAL (Droit au logement) dont le seul objet est de mettre sous les projecteurs mĂ©diatiques les personnes en mal de logement. Soit. Mais, en exigeant le logement de telle ou telle famille par le prĂ©fet l’association croit apporter une solution, alors qu’elle se contente de dĂ©placer le problème, en jetant un voile pudique sur le tour de passe-passe. Les membres prestigieux de DAL jouent avec l’ignorance du public. Comme le prĂ©fet n’a pas de baguette magique pour crĂ©er des logements, ceux qu’il attribue aux familles soutenues par DAL ne sont plus disponibles pour les familles sur les listes d’attente classiques, familles qui elles attendront encore. C’est le grand classique du dossier qui se retrouve opportunĂ©ment sur le dessus de la pile le jour-J. Bref, ni les actions des associations, ni les nombreux rapports sur les logements sociaux n’ont apportĂ© d’amĂ©lioration dans ce domaine-lĂ  non plus. Toutefois elles et ils ont le mĂ©rite d’attĂ©nuer la mauvais conscience de leurs acteurs. En un mot, faut-il travailler Ă  une bonne intĂ©gration des immigrants, y compris en leur assurant un logement dĂ©cent? Si oui il faut mettre en adĂ©quation les capacitĂ©s d’accueil et les visas d’entrĂ©e. Si non on peut laisser les portes ouvertes en grand. Cela fait au moins un motif d’indignation chronique pour les associations spĂ©cialisĂ©es.

Idéologie de la prévention

A notre tour, soyons pervers. Imaginons simplement que le gouvernement s’attèle Ă  la mise en Ĺ“uvre de toutes les prĂ©conisations recensĂ©es dans l’ensemble des rapports qui lui sont remis. On voit immĂ©diatement que l’entreprise est intenable. Restreignons notre approche au seul domaine de la prĂ©vention des risques naturels, par exemple, plus parlant parce que dĂ©gagĂ© aujourd’hui de toute implication humaine immĂ©diate. Entre les risques d’inondation, de glissement de terrain, de chute de pierres, de sècheresse, de tempĂŞte, d’Ă©rosion des cĂ´tes Ă  certains endroits, d’envasement Ă  d’autres, de tsunami, de tremblement de terre, d’activitĂ© volcanique… les 36000 communes de France sont concernĂ©es Ă  un ou plusieurs titres. Si les pouvoirs publics doivent passer leur temps Ă  prĂ©voir et prĂ©venir tout risque dans ce domaine (sans parler de tout le reste), non seulement ils ne feront rien d’autre mais en outre ils ne seront jamais au bout de l’entreprise. Recenser et prĂ©venir les risques encourus par l’homme, par les biens privĂ©s, par les infrastructures de transport, d’Ă©nergie, par les Ă©quipements collectifs hospitaliers et autres… PrĂ©voir des stocks de vivres, d’eau, de mĂ©dicaments, de matĂ©riels de rechange… Suivre lesdits stocks pour les renouveler de façon Ă  ce que le jour-J ils ne soient pas pĂ©rimĂ©s, pour remplacer les matĂ©riels obsolètes… Arbitrer entre les querelles de clocher? Organiser le contrĂ´le des processus, leur organisation, leur suivi…? VoilĂ  une entreprise titanesque digne d’Ubuland.

L’idĂ©ologie de la prĂ©vention est une idĂ©ologie morbide, antichambre de la mort. D’oĂą nous vient cette idĂ©ologie de la quĂŞte de sĂ©curitĂ© totale ? En passant notre temps Ă  vouloir nous protĂ©ger du mal, de tous les maux, la seule chose qui advient avec certitude c’est notre affaiblissement. C’est un processus de dĂ©pĂ©rissement, d’appauvrissement continu. Comment ne rĂ©ussissons-nous pas Ă  percevoir l’abime qui nous sĂ©pare des Chinois, des Japonais, des AmĂ©ricains ? Les AmĂ©ricains tiens, Ă  San-Fransisco, Ă  Los-Angeles et dans toute la Californie vivent avec le risque permanent du big-one. On sait lĂ -bas qu’il adviendra. Et pourtant on continue de travailler, de rĂ©flĂ©chir, de crĂ©er, d’investir comme si l’avenir Ă©tait assurĂ©, pour l’Ă©ternitĂ©. On sait qu’il y aura des dĂ©gâts, des morts probablement et pourtant la vie continue de s’affirmer jour après jour. Et le jour oĂą cela se produira la 6e puissance Ă©conomique mondiale aura l’Ă©nergie pour se relever, car elle est en permanence dans un Ă©tat d’esprit positif. On sait lĂ -bas positivement que rien n’est jamais acquis, que rien n’est jamais ni gagnĂ© dĂ©finitivement ni perdu dĂ©finitivement. Au Japon, en Chine quand surviennent des inondations chacun retrousse ses manches et se met au travail. En France on sort dans la rue, on convoque les Ă©quipes de tĂ©lĂ© et en gĂ©missant on pointe le doigt devant les camĂ©ras sur les rĂ©sultats de l’incurie du maire et du gouvernement. La petite diffĂ©rence et ses grandes consĂ©quences.

Groupes d’intĂ©rĂŞt

En rĂ©sumĂ©, des dizaines de milliers de rapports reposent donc en paix, après une vie Ă©phĂ©mère, sans que jamais la moindre de leurs prĂ©conisations ait vu le jour. Le jeu pourtant se poursuit sans rĂ©mission. On (2) continue de jouer Ă  invoquer des solutions politiques Ă  des problèmes culturels, meilleure façon de s’assurer que les choses restent en l’Ă©tat. Tout projet de rĂ©forme est taclĂ© systĂ©matiquement par tel ou tel syndicat ou association et l’impression de faire du sur place se renforce chaque fois que l’on porte le regard sur des sociĂ©tĂ©s restĂ©es vivantes, capables de s’adapter en continu, chacun Ă  sa place et dans son rĂ´le prenant sa part dans le processus. On pense Ă  des sociĂ©tĂ©s ouvertes comme la suĂ©doise, l’allemande, la danoise, la canadienne, l’espagnole… Les hommes politiques français rĂ©duits Ă  l’impuissance font le dos rond, font marche arrière Ă  peine un processus entamĂ©, sous l’action de tel syndicat ou telle association. Il n’est pas toujours facile de tenir face Ă  la pression conjuguĂ©e des associations et des mĂ©dias. Ce faisant ils renforcent implicitement ce sentiment de toute puissance des associations, des groupements d’intĂ©rĂŞt, qui par leur pratique corporatiste perdent de vue l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. VoilĂ  pour l’aspect institutionnel, l’aspect politique du « mal français », cette plĂ©thore de rapports comme substitut Ă  l’action politique bloquĂ©e par les intĂ©rĂŞts particuliers. Un aspect loin d’Ă©puiser le sujet, car il nous conduit tout droit vers son pendant dans ce qu’on appelle parfois la sociĂ©tĂ© civile, par opposition au monde politique comme si les deux Ă©taient Ă©trangers l’un Ă  l’autre.

Société civile

Et lĂ , dès qu’on rassemble un peu ce qui est Ă©pars, surgit l’incroyable diversitĂ© des ONG, lobbies et associations, chacun-chacune jouant pour son compte au pompier social. En l’occurrence, ce sont deux associations la Cimade (ComitĂ© intermouvements auprès des Ă©vacuĂ©s — service Ĺ“cumĂ©nique d’entraide) et RESF (RĂ©seau Ă©ducation sans frontière) essentiellement qui sont en pointe. Mais au-delĂ , sur tout le territoire chaque problème social, chaque problème de sociĂ©tĂ©, chaque situation particulière aujourd’hui est accaparĂ© par une ou des associations.

Et c’est ici, sous l’apparente lĂ©gitimitĂ© des motivations, que la pratique laisse Ă©merger ses effets pervers. Chaque association son crĂ©neau, chacune sa spĂ©cialitĂ©, ce qui leur donne parfois un sentiment d’expertise pas forcĂ©ment justifiĂ©. En outre, l’expertise dans un domaine Ă©troit n’est rien sans la capacitĂ© de mise en perspective de ses propres actes dans une synergie Ă  l’Ă©chelle au moins du pays. Le drame se noue ici dans l’explosion de la pensĂ©e politique et sociale en un morcellement funeste. Chaque problème est pris et prĂ©sentĂ© sĂ©parĂ©ment, comme une entitĂ© autonome, lestĂ© d’une justification implicite de l’existence de l’ONG considĂ©rĂ©e. Chaque problème ou question fait ainsi l’objet d’une prĂ©sentation de plus en plus professionnelle, d’autant mieux relayĂ© par les mĂ©dias. Chaque association n’existant que par la question dans laquelle elle s’investit finit par ne voir la sociĂ©tĂ© qu’Ă  travers son prisme unique. Chacun son association et chacune son thème, chacune son combat. Dans ce morcellement intellectuel et cette compĂ©tition mĂ©diatique Ă  la visibilitĂ©, chacun bientĂ´t veut croire que son regard sur le monde Ă©puise le sujet et que le salut ne proviendra que de ses propres prĂ©conisations ; Ă  condition bien sĂ»r que les pouvoirs publics veuillent bien s’en saisir et les mettre en Ĺ“uvre. Ici, encore une fois, rĂ©apparait cette constante macabre de la sociĂ©tĂ© française. Chacun se proclame citoyen. Chacun sait toujours ce qu’il faut faire. Mais c’est toujours ce que les autres doivent faire. Chacun se voit en prescripteur, exclusivement. Quant Ă  mettre ses propres prescriptions en perspective dans une politique gĂ©nĂ©rale, quelle intention chimĂ©rique ! Au point qu’ici apparait un nouveau renversement. Dans ce jeu trouble entre citoyens, Ă©lus, mĂ©dias et associations surgit parfois le sentiment que la lĂ©gitimitĂ© mĂ©diatique ne coĂŻncide pas avec la lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique. Comme si les associations qui ne reprĂ©sentent pourtant que leurs mandants avaient une lĂ©gitimitĂ© universelle, alors que tout acte ou dĂ©cision d’Ă©lu est sujet Ă  caution, dans l’oubli systĂ©matique qu’un Ă©lu est pourtant en l’occurrence le seul Ă  pouvoir se prĂ©valoir de la lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique; le seul Ă  rendre des comptes.

Génie médiatique de la lucidité rétrospective

ConsidĂ©ration qui nous conduit Ă  un autre aspect pernicieux du gĂ©nie mĂ©diatique: la luciditĂ© rĂ©trospective. « On » savait, mais « on » n’a rien fait. Sachant que « on » n’a mĂŞme pas besoin d’ĂŞtre explicitĂ©. « On » est une cible commode dans tous les pays dĂ©mocratiques (Ă  des degrĂ©s divers cependant, toutes les cultures nationales ne sont pas aussi infantiles). Chacun ayant au moins un grief envers le gouvernement, se croit donc en Ă©tat lĂ©gitime de jeter le discrĂ©dit sur l’ensemble de la politique menĂ©e. A ce jeu-lĂ  il ne reste plus rien d’une politique globale, puisque n’importe quelle dĂ©cision limitĂ©e peut jeter le discrĂ©dit sur l’ensemble. Mais beaucoup plus grave encore, plus personne ne se prĂ©occupe de savoir comment tout cela, l’Ă©difice national tient encore debout

L’univers mental du pays se ratatine, jour après jour. La France est malade d’elle-mĂŞme, de son discours morbide sur elle-mĂŞme, cantilène lancinante. Elle entretient avec dĂ©lectation ses reprĂ©sentations chimĂ©riques, la fiction de son gĂ©nie universel mis Ă  mal selon les Ă©poques et les modes par l’impĂ©rialisme, le capitalisme, la mondialisation, le libĂ©ralisme, la colonisation, la dĂ©colonisation, l’AmĂ©rique, l’Europe… par les autres en un mot, c’est-Ă -dire tout ce qui n’est pas elle, avec bien sĂ»r la complicitĂ© active du gouvernement valet de ces forces occultes. Tout fait figure de bouc Ă©missaire Ă  qui refuse d’endosser la responsabilitĂ© de ses actes, de leurs consĂ©quences. Le bouc Ă©missaire offre l’opportunitĂ© de ne devoir rien changer de soi puisque le mal vient des autres. La maladie ainsi peut perdurer, le statut de victime garder de la consistance, le discours morbide sur soi (son gouvernement) conserver du crĂ©dit en se contentant de jouer Ă  l’exorcisme. Adorable cercle vicieux.

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(1) Le dĂ©bat sur les centres de rĂ©tention se poursuit après la destruction du centre de rĂ©tention administratif de Vincennes, dimanche 22 juin, Ă  la suite d’un incendie volontaire. (Le Monde.fr – 24/06/08)

(2) Le « on » ici n’est que commoditĂ© d’expression. Il demanderait lui-mĂŞme Ă  ĂŞtre Ă©clairĂ© tant il incorpore Ă  haute dose le jeu pervers qui se dĂ©ploie entre les citoyens, les syndicats, les institutions politiques, les mĂ©dias.

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Un commentaire sur “Un titre du Monde Ă©claire le mal français
L’accumulation des rapports rĂ©vèle les limites de l’action politique”

  1. Thomas Savary dit :

    « L’idĂ©ologie de la prĂ©vention est une idĂ©ologie morbide, antichambre de la mort » : comme c’est vrai ! Au reste, ce billet d’une grande intelligence pointe avec Ă  propos certains des vices mentaux si rĂ©pandus dans le discours mĂ©diatique et nos lieux communs. Ce faisant, et paradoxalement, en les dĂ©signant comme relevant d’une idiosyncrasie française, ne participe-t-il pas lui aussi de ce discours masochiste de la France sur elle-mĂŞme ?

    RĂ©ponse de l’auteur
    L’observation est juste, quant au risque du propos, fil conducteur de ce billet, de participer Ă  la dynamique rĂ©gressive qu’il pointe «ce discours masochiste de la France sur elle-mĂŞme» pour en effleurer les limites. L’Ă©cueil m’est apparu en effet depuis que je louvoie dans cet univers de la recherche de cohĂ©rence entre le discours que les hommes tiennent sur le monde et le monde tel qu’il va. Par exemple, il n’en va pas de mĂŞme d’un discours poĂ©tique, qui n’a pas d’autre intention que celle-lĂ , et d’un discours politique qui prĂ©tend implicitement ou explicitement peser sur la marche du monde. Les intentions qui leur donnent naissance sont si Ă©loignĂ©es, peut-ĂŞtre mĂŞme antagonistes. L’une tente d’emprunter les voies obscures vers cette lueur intĂ©rieure, vacillante et fragile comme une flamme de bougie, l’autre se projette Ă  l’extĂ©rieur en prĂ©tendant changer le cours des choses. On ne peut donc leur accorder le mĂŞme statut, on ne peut les traiter Ă  l’identique. L’intention fonde la lĂ©gitimitĂ© d’un propos qui doit ĂŞtre jugĂ© Ă  cette aune.
    Or, la spĂ©cialitĂ© française est de dĂ©crire (dĂ©crire, rien d’autre) la sociĂ©tĂ© idĂ©ale, achevĂ©e, parfaite. Et ensuite, constatant que le monde tel qu’il va ne coĂŻncide pas avec ses chimères, d’accuser la terre entière de mĂ©chancetĂ©, de vilĂ©nie; d’imaginer des complots qui empĂŞchent la terre d’ĂŞtre le paradis.
    L’intention est juste de suggĂ©rer que faute de pouvoir faire le monde Ă  notre image il n’est pas illĂ©gitime de faire nos images, nos reprĂ©sentations, au monde tel qu’il va. Sachant qu’entre ces deux pĂ´les idĂ©aux qui n’existent pas il y a tout l’espace oĂą se dĂ©ploie la vie. VoilĂ  pour l’intention. Evite-t-elle les Ă©cueils qu’elle a pointĂ©s ?

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