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Un titre du Monde éclaire le mal français
L’accumulation des rapports révèle les limites de l’action politique

Écrit le 2 juillet 2008 par Jiceo

«Un rapport remis en juin alertait le gouvernement sur le centre de rétention de Vincennes» (1). Voici dans ce titre du Monde.fr (24/06/08), une expression du « mal français », éclatant sous son apparente banalité d’information brute ; illustration d’une pensée chétive qui envahit l’espace public. Pour mettre en relief ce « mal français » éclairons-le sous deux angles distincts. L’un prendra le jeu politique institutionnel traditionnel comme ligne de force, celui qui apparaît spontanément au premier degré. L’autre suivra son pendant dans ce qu’on appelle parfois la société civile.

L’essentiel tient d’abord à l’introduction perverse d’un ordre apparent dans le chaos des faits sociaux, par l’isolement artificiel d’un fait (un incendie volontaire dans un centre de rétention administrative) de tout contexte (politique, social, économique, historique…). Le fait brut (implicite dans le titre) est ramené à une connexion unique avec un autre fait, l’existence d’un rapport remis quelques jours avant l’incendie qui «alertait» le gouvernement sur la tension dans les centres de rétention. Du coup, les deux faits (l’incendie et le rapport remis au gouvernement) sont coupés du monde. Réduits à un rapport mutuel exclusif, ils prennent un relief démesuré, avec dans l’ombre une insinuation : le caractère volontaire de l’incendie escamoté, le gouvernement étant alerté, la responsabilité se devine dans le trou noir (le non-dit) de l’assertion… Rien n’est dit. Tout est suggéré.

Artifice massif

A ce stade, introduisons un niveau supplémentaire dans l’artifice. D’abord le fait «centre de rétention» est isolé de tout contexte politique, social, (etc) hors duquel pourtant il ne peut être pris en considération. Ensuite, il prend force parce qu’il est réduit à une connexion univoque avec «un rapport [qui] avait alerté le gouvernement» en amont du sinistre qui a servi de déclencheur. Et ici l’artifice devient massif. Le «rapport au gouvernement» est considéré comme une donnée objective, en soi ; ce qui est une monstruosité car en pratique il n’a aucune existence propre, hors du contexte qui lui a donné naissance. Il ne trouve sa valeur intrinsèque que réintroduit dans la masse des milliers de rapports et études qui voient le jour chaque année. Il n’a d’existence que relative. Il est un petit rapport noyé dans une pléiade d’autres sur tous les sujets imaginables. Il n’est qu’un rapport de plus qui s’ajoute aux milliers de rapports qui font ployer les étagères des archives à défaut de pouvoir rendre un peu plus flexible la société française. Une fois accomplie cette coupure à l’égard de tous les éléments de référence, le titre prend une autre dimension. Son sens enfle, acquiert un caractère presque absolu.

Cela posé on voit bien quels sont les limites des rapports, et on voit bien par la même occasion à quels usages spécieux ils peuvent se prêter, de la part d’associations partie prenante dans telle ou telle action, comme de la part de journalistes dont la probité intellectuelle n’est pas en cause. Ils sont simplement embarqués dans le même flot que tous les autres citoyens, et ne sont pas toujours capables de prendre quelque distance avec les évènements qu’ils ont pour profession de présenter; en les mettant en perspective.

La gloire d’un rapport

La gloire d’un rapport est de faire les gros titres une fois, avant l’oubli éternel. Et tous ne l’atteignent pas. Pour celui-ci c’est fait. Au suivant…

En résumé le « mal français » dont le titre du Monde n’est qu’une manifestation, ne consiste pas seulement à accumuler des rapports en continu. Il consiste d’abord à entretenir la perpétuation de cette production. Certains sujets reviennent de façon chronique (Education nationale, médecine-santé, retraites, sécurité publique, politique de la ville, banlieues…) comme si le temps ne faisait rien à l’affaire. Les conclusions se répètent et se recoupent de rapport en rapport suggérant qu’elles restent lettre morte. A croire que ces constructions abstraites jouent finalement un rôle de dérivatif à l’action politique. Rôle dans lequel il serait pervers de se figurer que seuls les politiques y trouvent un intérêt. Toute la société s’y retrouve: militants (politiques ou associatifs ou d’ONG), intellectuels, journalistes y puisent matière à exister, chacun à sa manière, mais dans un registre unique: fustiger l’incurie des pouvoirs publics. Le talent français consistant à toujours savoir ce qu’il faut faire… ce que les autres doivent faire.

Mais nul ne s’avise d’imaginer ce que la société, la nôtre, pourrait faire si au lieu d’aborder les sujets un par un, rapport après rapport, si au lieu de déplorer les carences dans tel ou tel domaine, année après année, si on s’efforçait de les appréhender globalement. Qu’advient-il si on devait cumuler les mesures à mettre en œuvre dans l’ensemble des rapports en cours? Eh bien, on est ipso facto d’emblée à nos propres limites puisqu’on a sous les yeux l’image de la société vivante, tel qu’elle se présente à ce moment-là de son histoire, avec ses forces et ses faiblesses. C’est-à-dire que ces milliers de pages n’ont produit aucune valeur ajoutée à la vision banale de la société que chacun peut se faire de sa fenêtre. Chaque proposition produite en conclusion d’un rapport est par définition une priorité. Compilez tous les rapports et vous constaterez que la France est travaillée par 36000 priorités. Même dieu n’y arriverait pas. Alors le gouvernement? A qui par dessus le marché on refuse les moyens pour mettre en œuvre les mesures que par ailleurs on exige.

Dans la durée ces constructions intellectuelles, parfaites dans leur abstraction, dévoilent évidemment leur nature chimérique. Mais le mythe de leur toute puissance est vivace, entretenu avec fougue par tous les activistes médiatiques puisque c’est leur fond de commerce. Et un fond de commerce ça s’exploite. En cela il est le versant médiatico-politico-littéraire du fond culturel français qui consiste à croire (croire est le mot clé) que le monde se plie à nos décrets intellectuels. Et tous ces activistes n’existent que parce qu’ils sont le miroir vivant dans lequel se reconnaissent les Français.  Ils se croient investis d’une mission quasi divine de civilisation du monde. Ils veulent changer le monde, parce qu’ils ne parviennent pas à concevoir que le monde change jour après jour, pas à pas, avec eux ou sans eux. Ils ont donc en quête d’un modèle parfait, achevé, définitif, qu’ils passent leur vie à parachever. Le mythe de l’arche de Noé. On fait table rase et on repart de zéro. Réfugiés dans la quête maladive de la société idéale, ils n’imaginent pas que la vie humaine est un chantier permanent, qui se passe de modèle préétabli. Le « mal français » consiste à prendre la littérature pour la vie.

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Digression

L’accumulation des rapports révèle paradoxalement les limites de l’action politique


Le titre en question «Un rapport remis en juin alertait le gouvernement sur le centre de rétention de Vincennes» expose innocemment ce discours trouble de la société sur elle-même, complainte au long cours. Il contient bien une information sur laquelle il s’appuie mais la charge implicitement d’un sens qu’elle ne saurait endosser, sous-produit de l’idéologie de l’irresponsabilité généralisée qui irrigue la société française; en profondeur. Il se garde bien d’être une accusation sans preuve. Il se contente de suggérer implicitement. Il insinue que l’incendie du centre de rétention (1) a pour seule cause et explication l’impéritie des pouvoirs publics. Non seulement le gouvernement savait («alertait»), mais il avait été informé par écrit («rapport») renforçant le sérieux et le bien fondé supposés de l’information. Du coup, si on éclaire la logique interne de l’expression il saute aux yeux que s’il y a eu incendie c’est la faute au gouvernement. Il connaissait la situation. Le drame est survenu. C’est donc qu’il a laissé faire. Passons rapidement sur les délais : «Un rapport remis en juin…» ( le 5 juin est-il précisé dans le corps de l’article ) pour dénoncer un événement survenu le 22 juin. On peut disserter à l’infini sur le degré de réactivité des pouvoirs publics qu’exigerait ce genre de rapport. Mais sur le fond, s’il suffisait d’un rapport pour résoudre les problèmes du pays ça se saurait. Dieu assurément aurait alors choisi la France pour y implanter le paradis, puisqu’elle détient le record mondial du nombre de rapports remis au gouvernement, maintenant que l’Union soviétique a disparu.

Effet de vérité plausible

Le côté pervers c’est que pris isolément chaque cas, chaque événement produit un effet de vérité plausible. Eh, oui, ça tombe sous le (bon) sens: le gouvernement savait et pourtant il n’a rien fait. Choix délibéré susurre l’énoncé en filigrane. Le fait trompeur c’est justement que l’événement est pris isolément, comme s’il avait une existence en soi, hors de toute autre considération. Le fait trompeur, c’est l’absence de mise en perspective. S’il n’y avait que le problème des centres de rétention administrative à résoudre en France, y compris en raison des ressources financières nécessaires, alors-là oui, le gouvernement aurait été au-dessous de tout. Mais ce problème n’est qu’un des problèmes, politiques, économiques, sociaux, parmi une multitude d’autres dans un réseau dense où tout est interconnecté. Une goutte d’eau dans l’océan des vicissitudes de la vie.

Il y a en France des dizaines de milliers de rapports accumulés dans les archives des ministères, des assemblées parlementaires, des universités et autres laboratoires de recherche, d’organismes publics multiples. Sur tous les sujets imaginables. Un stock mort qui s’accroît de quelques milliers de nouveautés chaque année. Ayons bien présent à l’esprit que chacun de ces rapports avait vocation dans son domaine à éradiquer le mal qu’il mettait en lumière. Mais en vain apparemment puisque de façon récurrente de nombreux sujets continuent de faire l’objet de nouveaux rapports, sans que jamais des solutions se dessinent (en pratique), et sans que s’apaise la faim de rapports, jamais: Education nationale, santé publique, financement des retraites… sont sous ce rapport (si l’on peut dire) d’insatiables gloutons. Et comme on évite de s’interroger sur le rôle du rapport dans la vie publique en France, craignant de devoir reconnaître ce qui pourrait se dévoiler à l’occasion et que l’on suppute fortement, on continue de marcher à côté de nos pompes. Ici, comme ailleurs, avec les rapports on fait semblant de chercher des réponses à des questions qu’en même temps on se refuse à poser dans leur étendue. S’efforcer de chercher des solutions institutionnelles (politiques) à des problèmes de nature culturelle (représentations non adaptées au monde tel qu’il va) suffit à les rendre inopérantes, chroniquement. Et la pratique offre cette suprême satisfaction que le coupable est toujours tout désigné a priori. Les hommes politiques étalant leur impuissance (ils n’ont pas su mettre en œuvre les conclusions du rapport, ces incapables) exonèrent du même coup « monsieur citoyen » de toute responsabilité, quels que soient l’énergie et le génie que ledit citoyen a mis et met à contrer les réformes qu’il exige pourtant de ses responsables politiques (si et seulement si rien ne change pour lui). Question subsidiaire: peut-on encore nommer citoyen ce consommateur de services en tous genres qui veut recevoir toujours sans donner jamais?

Bonne conscience troublée

Faire reproche au gouvernement de n’avoir pas évité l’incendie d’un centre de rétention, soit. Maintenant insérons ce rapport-ci dans le réseau dense des rapports rédigés chaque année et dont chacun préconise son lot de mesures à élaborer, de décisions à prendre, de financements à trouver. L’arrivée continue d’immigrants en nombre dans le pays est-il une donnée isolée, sans impact sur d’autres domaines? Donnons-nous la peine de nous y arrêter un instant. Quel impact sur les budgets sociaux des communes, sur le financement des prises en charge médicales…? Quel impact sur le logement? Est-on assuré que tout va bien dans ce domaine? Ah, mais non. Il y a déjà des associations là-aussi, comme DAL (Droit au logement) dont le seul objet est de mettre sous les projecteurs médiatiques les personnes en mal de logement. Soit. Mais, en exigeant le logement de telle ou telle famille par le préfet l’association croit apporter une solution, alors qu’elle se contente de déplacer le problème, en jetant un voile pudique sur le tour de passe-passe. Les membres prestigieux de DAL jouent avec l’ignorance du public. Comme le préfet n’a pas de baguette magique pour créer des logements, ceux qu’il attribue aux familles soutenues par DAL ne sont plus disponibles pour les familles sur les listes d’attente classiques, familles qui elles attendront encore. C’est le grand classique du dossier qui se retrouve opportunément sur le dessus de la pile le jour-J. Bref, ni les actions des associations, ni les nombreux rapports sur les logements sociaux n’ont apporté d’amélioration dans ce domaine-là non plus. Toutefois elles et ils ont le mérite d’atténuer la mauvais conscience de leurs acteurs. En un mot, faut-il travailler à une bonne intégration des immigrants, y compris en leur assurant un logement décent? Si oui il faut mettre en adéquation les capacités d’accueil et les visas d’entrée. Si non on peut laisser les portes ouvertes en grand. Cela fait au moins un motif d’indignation chronique pour les associations spécialisées.

Idéologie de la prévention

A notre tour, soyons pervers. Imaginons simplement que le gouvernement s’attèle à la mise en œuvre de toutes les préconisations recensées dans l’ensemble des rapports qui lui sont remis. On voit immédiatement que l’entreprise est intenable. Restreignons notre approche au seul domaine de la prévention des risques naturels, par exemple, plus parlant parce que dégagé aujourd’hui de toute implication humaine immédiate. Entre les risques d’inondation, de glissement de terrain, de chute de pierres, de sècheresse, de tempête, d’érosion des côtes à certains endroits, d’envasement à d’autres, de tsunami, de tremblement de terre, d’activité volcanique… les 36000 communes de France sont concernées à un ou plusieurs titres. Si les pouvoirs publics doivent passer leur temps à prévoir et prévenir tout risque dans ce domaine (sans parler de tout le reste), non seulement ils ne feront rien d’autre mais en outre ils ne seront jamais au bout de l’entreprise. Recenser et prévenir les risques encourus par l’homme, par les biens privés, par les infrastructures de transport, d’énergie, par les équipements collectifs hospitaliers et autres… Prévoir des stocks de vivres, d’eau, de médicaments, de matériels de rechange… Suivre lesdits stocks pour les renouveler de façon à ce que le jour-J ils ne soient pas périmés, pour remplacer les matériels obsolètes… Arbitrer entre les querelles de clocher? Organiser le contrôle des processus, leur organisation, leur suivi…? Voilà une entreprise titanesque digne d’Ubuland.

L’idéologie de la prévention est une idéologie morbide, antichambre de la mort. D’où nous vient cette idéologie de la quête de sécurité totale ? En passant notre temps à vouloir nous protéger du mal, de tous les maux, la seule chose qui advient avec certitude c’est notre affaiblissement. C’est un processus de dépérissement, d’appauvrissement continu. Comment ne réussissons-nous pas à percevoir l’abime qui nous sépare des Chinois, des Japonais, des Américains ? Les Américains tiens, à San-Fransisco, à Los-Angeles et dans toute la Californie vivent avec le risque permanent du big-one. On sait là-bas qu’il adviendra. Et pourtant on continue de travailler, de réfléchir, de créer, d’investir comme si l’avenir était assuré, pour l’éternité. On sait qu’il y aura des dégâts, des morts probablement et pourtant la vie continue de s’affirmer jour après jour. Et le jour où cela se produira la 6e puissance économique mondiale aura l’énergie pour se relever, car elle est en permanence dans un état d’esprit positif. On sait là-bas positivement que rien n’est jamais acquis, que rien n’est jamais ni gagné définitivement ni perdu définitivement. Au Japon, en Chine quand surviennent des inondations chacun retrousse ses manches et se met au travail. En France on sort dans la rue, on convoque les équipes de télé et en gémissant on pointe le doigt devant les caméras sur les résultats de l’incurie du maire et du gouvernement. La petite différence et ses grandes conséquences.

Groupes d’intérêt

En résumé, des dizaines de milliers de rapports reposent donc en paix, après une vie éphémère, sans que jamais la moindre de leurs préconisations ait vu le jour. Le jeu pourtant se poursuit sans rémission. On (2) continue de jouer à invoquer des solutions politiques à des problèmes culturels, meilleure façon de s’assurer que les choses restent en l’état. Tout projet de réforme est taclé systématiquement par tel ou tel syndicat ou association et l’impression de faire du sur place se renforce chaque fois que l’on porte le regard sur des sociétés restées vivantes, capables de s’adapter en continu, chacun à sa place et dans son rôle prenant sa part dans le processus. On pense à des sociétés ouvertes comme la suédoise, l’allemande, la danoise, la canadienne, l’espagnole… Les hommes politiques français réduits à l’impuissance font le dos rond, font marche arrière à peine un processus entamé, sous l’action de tel syndicat ou telle association. Il n’est pas toujours facile de tenir face à la pression conjuguée des associations et des médias. Ce faisant ils renforcent implicitement ce sentiment de toute puissance des associations, des groupements d’intérêt, qui par leur pratique corporatiste perdent de vue l’intérêt général. Voilà pour l’aspect institutionnel, l’aspect politique du « mal français », cette pléthore de rapports comme substitut à l’action politique bloquée par les intérêts particuliers. Un aspect loin d’épuiser le sujet, car il nous conduit tout droit vers son pendant dans ce qu’on appelle parfois la société civile, par opposition au monde politique comme si les deux étaient étrangers l’un à l’autre.

Société civile

Et là, dès qu’on rassemble un peu ce qui est épars, surgit l’incroyable diversité des ONG, lobbies et associations, chacun-chacune jouant pour son compte au pompier social. En l’occurrence, ce sont deux associations la Cimade (Comité intermouvements auprès des évacués — service œcuménique d’entraide) et RESF (Réseau éducation sans frontière) essentiellement qui sont en pointe. Mais au-delà, sur tout le territoire chaque problème social, chaque problème de société, chaque situation particulière aujourd’hui est accaparé par une ou des associations.

Et c’est ici, sous l’apparente légitimité des motivations, que la pratique laisse émerger ses effets pervers. Chaque association son créneau, chacune sa spécialité, ce qui leur donne parfois un sentiment d’expertise pas forcément justifié. En outre, l’expertise dans un domaine étroit n’est rien sans la capacité de mise en perspective de ses propres actes dans une synergie à l’échelle au moins du pays. Le drame se noue ici dans l’explosion de la pensée politique et sociale en un morcellement funeste. Chaque problème est pris et présenté séparément, comme une entité autonome, lesté d’une justification implicite de l’existence de l’ONG considérée. Chaque problème ou question fait ainsi l’objet d’une présentation de plus en plus professionnelle, d’autant mieux relayé par les médias. Chaque association n’existant que par la question dans laquelle elle s’investit finit par ne voir la société qu’à travers son prisme unique. Chacun son association et chacune son thème, chacune son combat. Dans ce morcellement intellectuel et cette compétition médiatique à la visibilité, chacun bientôt veut croire que son regard sur le monde épuise le sujet et que le salut ne proviendra que de ses propres préconisations ; à condition bien sûr que les pouvoirs publics veuillent bien s’en saisir et les mettre en œuvre. Ici, encore une fois, réapparait cette constante macabre de la société française. Chacun se proclame citoyen. Chacun sait toujours ce qu’il faut faire. Mais c’est toujours ce que les autres doivent faire. Chacun se voit en prescripteur, exclusivement. Quant à mettre ses propres prescriptions en perspective dans une politique générale, quelle intention chimérique ! Au point qu’ici apparait un nouveau renversement. Dans ce jeu trouble entre citoyens, élus, médias et associations surgit parfois le sentiment que la légitimité médiatique ne coïncide pas avec la légitimité démocratique. Comme si les associations qui ne représentent pourtant que leurs mandants avaient une légitimité universelle, alors que tout acte ou décision d’élu est sujet à caution, dans l’oubli systématique qu’un élu est pourtant en l’occurrence le seul à pouvoir se prévaloir de la légitimité démocratique; le seul à rendre des comptes.

Génie médiatique de la lucidité rétrospective

Considération qui nous conduit à un autre aspect pernicieux du génie médiatique: la lucidité rétrospective. « On » savait, mais « on » n’a rien fait. Sachant que « on » n’a même pas besoin d’être explicité. « On » est une cible commode dans tous les pays démocratiques (à des degrés divers cependant, toutes les cultures nationales ne sont pas aussi infantiles). Chacun ayant au moins un grief envers le gouvernement, se croit donc en état légitime de jeter le discrédit sur l’ensemble de la politique menée. A ce jeu-là il ne reste plus rien d’une politique globale, puisque n’importe quelle décision limitée peut jeter le discrédit sur l’ensemble. Mais beaucoup plus grave encore, plus personne ne se préoccupe de savoir comment tout cela, l’édifice national tient encore debout

L’univers mental du pays se ratatine, jour après jour. La France est malade d’elle-même, de son discours morbide sur elle-même, cantilène lancinante. Elle entretient avec délectation ses représentations chimériques, la fiction de son génie universel mis à mal selon les époques et les modes par l’impérialisme, le capitalisme, la mondialisation, le libéralisme, la colonisation, la décolonisation, l’Amérique, l’Europe… par les autres en un mot, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas elle, avec bien sûr la complicité active du gouvernement valet de ces forces occultes. Tout fait figure de bouc émissaire à qui refuse d’endosser la responsabilité de ses actes, de leurs conséquences. Le bouc émissaire offre l’opportunité de ne devoir rien changer de soi puisque le mal vient des autres. La maladie ainsi peut perdurer, le statut de victime garder de la consistance, le discours morbide sur soi (son gouvernement) conserver du crédit en se contentant de jouer à l’exorcisme. Adorable cercle vicieux.

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(1) Le débat sur les centres de rétention se poursuit après la destruction du centre de rétention administratif de Vincennes, dimanche 22 juin, à la suite d’un incendie volontaire. (Le Monde.fr – 24/06/08)

(2) Le « on » ici n’est que commodité d’expression. Il demanderait lui-même à être éclairé tant il incorpore à haute dose le jeu pervers qui se déploie entre les citoyens, les syndicats, les institutions politiques, les médias.

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Un commentaire sur “Un titre du Monde éclaire le mal français
L’accumulation des rapports révèle les limites de l’action politique”

  1. Thomas Savary dit :

    « L’idéologie de la prévention est une idéologie morbide, antichambre de la mort » : comme c’est vrai ! Au reste, ce billet d’une grande intelligence pointe avec à propos certains des vices mentaux si répandus dans le discours médiatique et nos lieux communs. Ce faisant, et paradoxalement, en les désignant comme relevant d’une idiosyncrasie française, ne participe-t-il pas lui aussi de ce discours masochiste de la France sur elle-même ?

    Réponse de l’auteur
    L’observation est juste, quant au risque du propos, fil conducteur de ce billet, de participer à la dynamique régressive qu’il pointe «ce discours masochiste de la France sur elle-même» pour en effleurer les limites. L’écueil m’est apparu en effet depuis que je louvoie dans cet univers de la recherche de cohérence entre le discours que les hommes tiennent sur le monde et le monde tel qu’il va. Par exemple, il n’en va pas de même d’un discours poétique, qui n’a pas d’autre intention que celle-là, et d’un discours politique qui prétend implicitement ou explicitement peser sur la marche du monde. Les intentions qui leur donnent naissance sont si éloignées, peut-être même antagonistes. L’une tente d’emprunter les voies obscures vers cette lueur intérieure, vacillante et fragile comme une flamme de bougie, l’autre se projette à l’extérieur en prétendant changer le cours des choses. On ne peut donc leur accorder le même statut, on ne peut les traiter à l’identique. L’intention fonde la légitimité d’un propos qui doit être jugé à cette aune.
    Or, la spécialité française est de décrire (décrire, rien d’autre) la société idéale, achevée, parfaite. Et ensuite, constatant que le monde tel qu’il va ne coïncide pas avec ses chimères, d’accuser la terre entière de méchanceté, de vilénie; d’imaginer des complots qui empêchent la terre d’être le paradis.
    L’intention est juste de suggérer que faute de pouvoir faire le monde à notre image il n’est pas illégitime de faire nos images, nos représentations, au monde tel qu’il va. Sachant qu’entre ces deux pôles idéaux qui n’existent pas il y a tout l’espace où se déploie la vie. Voilà pour l’intention. Evite-t-elle les écueils qu’elle a pointés ?

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