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«Pour en finir avec le piège de l’identité nationale»…
…Chimère. Le piège est de vouloir «en finir»

Écrit le 16 décembre 2009 par Jiceo

« Misère de la philosophie », telle est le première idée qui surgit en fin de lecture du point de vue de Yves-Charles Zarka : « Pour en finir avec le piège de l’identité nationale » (LeMonde.fr – 11/12/2009). Et, si ça ne pouvait pas faire un titre -déjà pris- l’idée demeure. De fait, on comprend mieux en cheminant avec l’auteur pourquoi il est finalement sain que les philosophes proclamés se tiennent à l’écart de la politique ; et par contrecoup, pourquoi le rêve d’une cité où le roi serait philosophe est un rêve dangereux, pour la cité elle-même. L’action politique est l’expression d’une société vivante. La philosophie, celle-ci qui sourd du propos de l’auteur, exalte le fantasme d’une société achevée, définitivement parfaite, immobile, morte en un mot ; et se déploie comme si c’était le cas. Une philosophie du paradis.

On peut suivre Yves-Charles Zarka dans la première partie lorsqu’il nous incite à percevoir la complexité même de la notion d’identité, plutôt rebelle à toute tentative de définition immuable. Ce qui est une bonne nouvelle pour l’avenir d’une société vivante. Mieux, dans le paragraphe suivant, il touche presque au but. « Une nation n’existe que dans la mesure où elle se conçoit comme une nation. Sans cette réflexivité, sans cette conscience de soi, il n’y aurait pas une nation mais une multitude d’individus ou de groupes disparates. La nation réside dans la seule conscience d’être une nation et nullement dans l’origine ethnique des individus qui y vivent. » Banco ! Et un peu plus loin : « On comprend donc pourquoi l’identité nationale peut être conçue, vécue, éprouvée mais ne peut être définie. » Bravo. Difficile d’approcher encore davantage le cœur de la question. On y est.

Se mettre en congé de la société pour la juger

Mais pourquoi alors s’arrêter en chemin et, tournant le dos à ces belles avancées, s’interdire d’en tirer les conclusions pratiques ? Est-ce parce que tout compte fait le but, consciemment ou non, n’était pas d’enrichir l’idée de nation ? Ce que suggère la chute trahissant l’intention affichée : « L’identité nationale d’Eric Besson est celle d’une nation en déclin, en train de se perdre, qui ne sait plus ce qu’elle est. Ce n’est pas l’identité de la France, mais celle d’un parti qui veut cacher ses terribles échecs, en se donnant pour le défenseur d’une permanence illusoire. » Chassez le naturel, il revient au galop. Comme l’idéologie reprend le dessus, la réflexion s’effondre sur elle-même : « L’identité nationale d’Eric Besson… » ; « Ce n’est pas l’identité de la France, mais celle d’un parti…». Et on comprend alors que la réflexion n’était mue que par un petit moteur idéologique : justifier, avec toutes les apparences de la raison, la détestation du parti majoritaire et de ses membres les plus en vue. Y compris au premier chef, son chef historique devenu président de la République, mais en veillant à ne pas écrire son nom, histoire de noyer le poisson. Au point que l’intention affichée de dévoiler un piège n’émerge finalement plus que comme prétexte.

Cette façon-là de se positionner à l’extérieur de la société, et au-dessus, est perverse; comme si on n’avait soi-même aucun lien avec ce monde-là. Il est trop facile pour un citoyen de se mettre en congé de la société. Trop facile de ne pas se sentir soi-même concerné par ce qui se joue dans ces relations entre les politiques et les citoyens, tous les citoyens, y compris ceux qui n’ont pas l’heur de se conformer aux normes du politiquement correct. Il est vrai que l’existence même de ce débat pose problème en soi. Il renvoie du pays, de son propre pays, une image peu flatteuse. Mais c’est l’état du pays. On peut comprendre qu’on préfère ne pas s’y reconnaître. Mais ce foutu débat-là ramène chacun aux limites de la civilisation, à ses propres limites, y compris l’élite universitaire confrontée à ce monde concret qu’elle honnit, et sur lequel elle préfère refermer le couvercle.

Le mal ne se dissout pas dans la morale

Le propos ici n’est pas de nier les risques de dérapage que ce débat porte en lui. Mais comment s’en tenir à cela ? Invoquer le risque n’épuise pas le sujet. Au contraire même : il en révèle l’intérêt. Depuis des dizaines d’années, la parole publique est contrainte au « toujours plus politiquement correct » ; qui peu à peu assèche le débat, et finalement la pensée. Moult associations, médias, institutions, assurés d’incarner le Bien Universel se sont érigés en service d’ordre moral. Pour quel bilan ? Pas folichon apparemment puisque au moindre relâchement la bête redresse la tête. Le mal ne se dissout donc pas dans la morale officielle. Est-ce une raison suffisante pour l’ignorer ? Le drame des belles consciences bien pensantes est de croire (le mot clé) que ce qu’on n’entend pas n’existe pas. Or, ce qui ne peut s’exprimer publiquement ne s’éteint pas, mais prospère dans l’ombre. Et nous aurions tort de nous en laver les mains. Quand les créatures de l’ombre se révèlent au grand jour, souvent elles ont déjà atteint une taille respectable, façon de parler. La surprise du 21 avril 2002 en est un bel exemple, apparemment déjà oublié. Personne ne l’avait vu venir ce sinistre. On n’en parlait pas. Le silence de convenance n’est pas un bon exorciste. Manifestement.

Tout cela donc est vrai. Le débat risque de déraper. Or ce thème-là de l’identité nationale non seulement est venu en débat, mais le débat a pris dans la nation, comme l’occasion enfin pour un certain nombre de Français d’exprimer un vécu ignoré par la doxa officielle. Vécu qui à force d’être ignoré cristallise un ressenti en ressentiment, pervertit un malaise social en problème de société. Et un problème de cette nature-là, à cette échelle-là, mieux vaut peut-être le laisser montrer la tête, ne serait-ce que pour mieux en contrôler l’évolution. Faire l’inventaire de ses composantes, cerner ses contours est probablement la moins mauvaise voie pour ajuster au mieux les réponses philosophiques, politiques, institutionnelles aux dérives perceptibles ou potentielles. Il est probablement moins périlleux d’en contrôler l’évolution en s’attachant à les identifier et en prendre la mesure politique, que d’en augurer l’éradication en pariant sur un silence imposé.

Le débat n’est qu’un révélateur, pas la cause

Si tout allait de soi il n’y aurait pas de débat. En outre le débat n’est qu’un révélateur du malaise. N’en faisons pas la cause par une pirouette rhétorique. Le « problème » d’une société vivante est qu’elle doit vivre avec ses composantes vivantes. A la différence des mondes virtuels, ceux de la littérature, la politique se coltine tous les problèmes de la société, de face, sans possibilité aucune de s’y soustraire ; sans délai, sans droit à l’erreur. La politique doit répondre instantanément à tout, n’importe quoi et son contraire. « Se coltiner » signifie donc que la politique agit bien moins sur la société civile qu’on ne veut le croire. Elle n’est pas toute puissante. Elle fait tampon bien plus qu’elle ne guide. Elle est ce lieu où se cristallisent tous les intérêts. Il lui est impossible de déplacer un curseur sans qu’aussitôt il lui soit demandé d’en déplacer mille autres. La politique (en acte) est plus proche du jeu de go que d’une œuvre morale. Et, si la morale ne peut être absente de la dimension politique d’une société, elle n’en constitue pas le centre. Elle est l’arrière plan métaphysique dans le quel le jeu de go se déploie. La politique n’est pas une instance autonome au-dessus de la société civile, mais son cœur vivant, lieu où s’équilibrent toutes les forces qui la composent, et dont le rôle éminent est d’empêcher son centre de gravité de tomber hors jeu. Le tissu social est fragile. Pour éviter la déchirure il faut parfois relâcher la tension, ici ou là.

Condamner le débat sur l’identité nationale quelle que soit la noblesse des préjugés qui en constituent la motivation, revient à condamner la politique au nom d’un savoir supérieur sur la société, tellement supérieur qu’il dispense ipso facto son auteur de s’y frotter lui, persuadé qu’il est, de se croire hors du jeu (comprendre au-dessus du jeu). Savoir supérieur, éventuellement, mais supérieurement pervers, assurément. On peut bien célébrer en grande pompe les qualités intrinsèques du débat permanent qui fonde la démocratie. Mais si en même temps on s’efforce de tenir pour légitimes les seuls débats qui font unanimité autour d’un gros consensus, autrement dit de tenir pour illégitime toute intervention non orthodoxe, on vide de sa substance en pratique le principe même qu’on porte aux nues en théorie. Dans la cité idéale, seuls ont droit de cité les débats qui ne font pas débat. C’est donc cela le triomphe de la philosophie ?

Le consensus se construit dans la confrontation, pas dans l’ignorance mutuelle

Pourtant le philosophe détient la clé. « La nation réside dans la seule conscience d’être une nation et nullement dans l’origine ethnique des individus qui y vivent. » Et cette conscience qui constitue la nation doit donc être partagée. Elle concerne tous les individus qui y vivent. Du coup, comment rendre illégitimes les représentations d’un certain nombre de citoyens (Français depuis de nombreuses générations) qui pense que parmi les nouveaux citoyens (Français depuis une ou deux générations) certains ne manifestent pas une conscience vive d’appartenir à ladite nation ? Accepter le débat n’est pas considérer que toutes les prises de positions ont une valeur équivalente, mais c’est les accepter comme des représentations qui existent réellement. Et c’est le débat qui les met en tension avec d’autres représentations. L’important dans le débat est d’abord que toutes les représentations soient reconnues comme telles. Ensuite que la mise en tension avec les autres représentations interdise à leurs auteurs d’imaginer que leurs représentations épuisent le sujet.

C’est ainsi que de génération en génération les citoyens s’approprient les valeurs qui fondent leur société. Le consensus se construit dans la confrontation. Pas dans l’ignorance mutuelle. L’émergence d’institutions représentatives des populations d’immigration récente, comme le Conseil français du culte musulman (CFCM) favorise les dynamiques d’intégration. L’interview de son président, Mohammed Moussaoui, sur l’Express.fr est significative de ce travail d’intégration à l’œuvre. Ce sont désormais ces institutions qui portent le message d’intégration qui passe en France par la reconnaissance du caractère laïc de la République. Ce faisant, en même temps qu’il rejette les prescriptions d’inspiration intégriste, il légitime les pratiques et du coup la citoyenneté française de l’immense majorité des personnes concernées.

En un mot, si l’intuition de Yves-Charles Zarka est juste: «L’identité nationale d’Eric Besson est celle d’une nation en déclin, en train de se perdre, qui ne sait plus ce qu’elle est», c’est à ce point-là justement, que loin de décréter la nécessité d’« en finir » avec le débat il importe de s’en saisir. C’est par le débat que la «nation qui ne sait plus ce qu’elle est» prendra conscience de son éventuel «déclin» et trouvera la capacité de se relever.

Le débat sur l’identité nationale comporte des pièges assurément. Mais le piège suprême est l’illusion de vouloir « en finir » avec le débat. Assumons le débat pour montrer en acte qu’il est sans conclusion univoque (intemporelle-universelle) possible, en même temps que le cœur d’une société vivante.

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