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Halte Ă  l’indignation ! Place Ă  l’action

Écrit le 9 janvier 2011 par Jiceo

Stéphane Hessel est un homme éminemment respectable. Cela ne saurait justifier la vénération, comme une relique, du moindre de ses écrits.

• « Indignez-vous ! » (Indigène editions) clame le titre de cet appel. Comme s’il s’agissait d’initier une attitude innovante; comme s’il s’agissait d’aller de l’avant. Si l’auteur de cette exhortation n’Ă©tait pas StĂ©phane Hessel, j’aurais titrĂ© «Halte Ă  l’imposture». Évidemment, aucun soupçon ici sur l’honnĂŞtetĂ© intellectuelle de l’auteur, sur la droiture de ses motivations. Mon indignation, car il s’agit un peu de cela tout de mĂŞme, n’est motivĂ©e que par la perception du vide immense entre la motivation affichĂ©e (amĂ©liorer l’homme et la sociĂ©tĂ©) et l’outil censĂ© lui donner vie (l’indignation). Depuis combien de dĂ©cennies l’auteur vit-il sur une autre planète?

Nous pratiquons l’indignation comme M. Jourdain la prose

Parce que j’ai les sens ouverts sur le monde depuis plus de cinquante ans maintenant, je suis effarĂ© par l’aveuglement et la surditĂ© qui conduisent Ă  une telle exhortation: « Indignez-vous ! » Car telle est la tragĂ©die du pays: on est dĂ©jĂ  dedans jusqu’au cou. L’indignation sature l’espace public depuis des dizaines d’annĂ©es. Au point apparemment que nous ne le percevons mĂŞme plus. Nous pratiquons l’indignation comme monsieur Jourdain la prose; sans le savoir. Et le pays Ă©touffe sous une indignation stĂ©rile. L’indignation est le seul registre sur lequel s’expriment les mouvements politiques, syndicaux, associatifs depuis que je m’y intĂ©resse. L’indignation est partout; en permanence. Elle a envahi les journaux, les tĂ©lĂ©s, les radios, le web; sur tous les sujets tous les jours Ă  longueur de journĂ©e. L’indignation domine les manifestations de rue, stĂ©rilise les rĂ©unions politiques, annihile la vitalitĂ© associative.

J’ai connu et pratiquĂ© cela pendant des annĂ©es; ces rĂ©unions assommantes (politiques ou associatives) oĂą chacun clame son indignation Ă  l’Ă©gard du ministre, du prĂ©fet, du maire… SĂ©quences de parlotes stĂ©riles après lesquelles on se sĂ©pare sans jamais prendre quelque dĂ©cision pratique; jusqu’Ă  la suivante qui se reproduira Ă  l’identique. Jamais, jamais, jamais le travail d’investigation ne dĂ©passe l’indignation. Les Français se complaisent dĂ©jĂ  dans l’indignation; depuis si longtemps; en vain. VoilĂ  pourquoi cet appel est si pernicieux. Il nous prĂ©sente l’indignation comme un tremplin vers l’action, quand sa pratique n’est que le masque de l’impuissance.

L’Ă©mancipation ne procède pas de la dĂ©signation d’un responsable extĂ©rieur Ă  notre malheur. L’Ă©mancipation procède de la prise en charge par nous de ce qui dĂ©pend de nous.

L’indignation : pratique du « citoyen » qui voit le monde comme un spectacle duquel il est absent

Car telle est la faiblesse rĂ©dhibitoire de l’indignation. Ses pratiquants voudraient, comme dans les contes de fĂ©es, ne prendre du monde vivant que les bonnes choses et faire disparaitre d’un coup de baguette magique celles qui le sont moins. On voudrait les progrès de la science sans les risques de la science. ConsidĂ©rez que nous sommes allĂ©s en France jusqu’Ă  inscrire le principe de prĂ©caution dans la constitution! Quelle manifestation de vie! On voudrait des dĂ©cisions politiques sans l’incertitude du rĂ©sultat. On voudrait que la mĂ©tĂ©orologie (science de la prĂ©vision) se  pervertisse en maitrise de l’alĂ©a atmosphĂ©rique. On voudrait une Ă©nergie abondante sans contrepartie (rejets atmosphĂ©riques, dĂ©chets, risque de marĂ©es noires..). On voudrait consommer en toute quiĂ©tude, c’est-Ă -dire dĂ©barrassĂ©s du sentiment de culpabilitĂ© Ă  l’Ă©gard de la sociĂ©tĂ© de consommation, en raison des effets secondaires induits. On voudrait un monde paradisiaque oĂą chacun aurait sa place au soleil (pourquoi pas; qui pourrait s’opposer Ă  l’idĂ©e?) mais en s’exonĂ©rant de la rĂ©flexion sur les conditions d’Ă©mergence du paradis terrestre. Alors, comme le monde vivant rĂ©siste aux bons sentiments qu’on nourrit Ă  son sujet on s’indigne; on cherche des causes externes dont on s’empresse de charger de commodes boucs Ă©missaires. On rejette toute responsabilitĂ© personnelle. En un mot on organise sa propre impuissance. On tente de la lĂ©gitimer.

L’indignation institutionnalisĂ©e c’est le registre du citoyen autoproclamĂ© qui se place en spectateur du monde, sans mĂŞme percevoir l’antinomie foncière des deux postures; car de ce poste d’observation le spectateur s’Ă©rige en censeur. Tour de passe-passe dans lequel le citoyen disparait. Le spectateur indignĂ© rejette le monde vivant parce qu’il n’est pas l’image fidèle du paradis terrestre fantasmĂ©. Un monde honni dans lequel il refuse de voir la place que pourtant il occupe. Un monde au bord duquel, en spectateur, il se convainc d’ĂŞtre Ă©tranger aux Ă©volutions qu’il fustige et dont cependant il profite, silencieusement. De ce point de vue, il s’imagine au-dessus du monde quand il n’est comme nous tous qu’une de ses particules; parmi d’autres. L’indignation c’est le chemin de la facilitĂ© qui se contente de faire porter sur autrui les consĂ©quences de dĂ©cisions et d’actions dont on profite soi-mĂŞme; dans l’ombre. L’indignation c’est le refus de se situer soi dans le jeu des tensions qui constituent le monde, pour le juger de l’extĂ©rieur; en s’exonĂ©rant de toute responsabilitĂ©. L’indignation c’est la stĂ©rilisation de la pensĂ©e rĂ©duite Ă  l’expression du ressentiment. L’indignation c’est l’Ă©cole de la passivitĂ©. L’indignation c’est une pensĂ©e discount qui se prend pour du haut de gamme.

Halte Ă  l’indignation. Place Ă  l’action

Autrement dit, ce n’est pas d’un surcroĂ®t d’indignation dont a besoin la France; mais d’un dĂ©passement de l’indignation. Halte Ă  l’indignation. Place Ă  l’action. Et c’est pourtant juste Ă  cette seconde-lĂ , quand il s’agit de se retrousser les manches que l’indignation vient au secours de ceux qui ont pris l’habitude de baisser les bras. L’indignation c’est l’alibi d’une indicible culpabilitĂ©. L’indignation est la couverture morale de l’impuissance politique institutionnalisĂ©e. L’indignation c’est l’abdication de la raison sous le joug de l’Ă©motion.

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